BLANCHE GAMOND Vers 1665-1718
Elle
avait vingt-trois ans lorsqu'elle écrivit, à Berne, en 1688, le
Récit des persécutions que Blanche Gamond, de
Saint-Paul-Trois-Châteaux, en Dauphiné, âgée d'environ vingt et
un ans, a endurées pour la querelle de l'Évangile, ayant dans
celles-ci surmonté toutes tentations par la grâce et Providence de
Dieu.
Ses parents étaient des bourgeois aisés. Dragonnés en
1683, ils s'enfuirent à Orange en septembre 1685, et vécurent un
mois à la belle étoile, se cachant surtout dans les bois.
Blanche,
sa mère et son frère essayèrent de gagner Genève, mais une
escouade de dragons se jeta sur eux. Alors, ce fut pour Blanche la
basse-fosse de Grenoble, et ce fut l'hôpital de Valence, que
dirigeait l'affreux Guichard, qui se faisait appeler La Rapine. Comme
Jeanne Terrasson, sa compagne de Grenoble et de Valence, elle lassa
la violence des convertisseurs et obtint sa liberté à prix d'argent
vers la fin de 1687.
- LES « DRAGONS ENVENIMÉS. » (Soldats de Louis 14)
persécutée du Dauphiné. L'évêque fit venir six compagnies de soldats, et on choisit les plus méchants soldats pour les mettre sur notre pasteur, qui était pour lors Monsieur Piffard.
Au mois d'avril, dans la même année, ils partirent de chez nous. Ils nous avaient presque ruinés, mais Dieu qui est riche et abondant en bénédictions, bénit notre terroir, qui nous donna une belle récolte de cocons, du blé, du vin et abondamment de toutes les autres denrées. Et je puis dire que je n'avais pas vu une plus belle récolte, de laquelle nous croyions jouir paisiblement. Mais, au mois de septembre, voilà encore quatre compagnies de cavalerie, du régiment d'Arnaudfiny, qui consumèrent tout ce qu'on pouvait avoir, jusques à donner le reste du blé aux chevaux, et le pauvre peuple avait faim.
Après
cela, cette cavalerie nous fut ôtée ; mais on nous envoya des
dragons envenimés, desquels on ne saurait raconter ni décrire
les tourments dont ils nous firent souffrir longtemps, souvent nous
avions jusques à vingt hommes dans la maison. Et nous étions
toujours les plus foulés de la ville, quoique nous n'étions pas des
plus riches, mais que nous étions des plus fermes de notre
foi...
Quelques
temps après cela, on fit rouer M. Chamier, à Montélimar, pour sa
foi, et je disais à moi-même : « Pourrais-tu bien,
souffrir la roue ou le feu, si Dieu t'appelait à cela ? Puisque
la semence de l'Église, ce sont les martyrs, quel bonheur si Dieu te
faisait la grâce d'être du nombre ! » Je m'éprouvais
sur cela en approchant ma main près du feu ; mais sitôt que
mes doigts se brûlaient, je retirais au plus tôt ma main, et je
m'écriais : « O Dieu, il faut qu'à mesure que tu
affliges tes enfants, tu leur augmente tes grâces par la vertu de
ton Esprit saint pour les soutenir dans leurs épreuves, car nous
sommes la faiblesse même ».
Je fis dessein de sortir de France, et de ne pas demeurer dans le royaume, moyennant l'aide de Dieu, que j'implorais de tout mon cœur pour cet effet. Mais, au mois de mars (1686), étant couchée, environ deux heures après minuit, je vis une lumière comme à plein midi, et à même temps, j'ouïs une voix qui me dit : « Lève-toi, et pars ! Ne crains point, je ne t'abandonnerai point, je serai toujours avec toi, jusques à la fin. »
Et à même temps, je fus remplie de force, de
hardiesse et de courage ; je m'habillai pour partir sans aucun
délai. Et celles qui étaient couchées avec moi me dirent :
« Pourquoi vous levez-vous si matin ? » je leur
dis : « Parce qu'il me faut partir et m'en aller tout
présentement. » Elles me dirent : « Pourquoi nous
voulez-vous quitter ? Nous vous aimons comme si vous étiez de
la maison, et comment ferons-nous si vous nous quittez ? »
je leur répondis : « Mes chères demoiselles, je vous
enverrai de mes nouvelles, et vous aurez la même bonté pour moi de
me faire tenir des vôtres. »
Et
ainsi nous nous séparâmes ; mais non pas sans verser de
larmes, car elles avaient une grande tendresse pour moi. Elles me
souhaitèrent toutes sortes de prospérités et de bénédictions, en
me disant : « Dieu vous conduise, vous conserve et vous
préserve de la main de vos ennemis, comme il a fait jusqu'à
présent. » je les remerciai très humblement, et leur fis le
même souhait. Je ne sais pas si elles entendirent la voix et si
elles virent la clarté ; toutefois, je ne leur en dis,
rien.
Nous passâmes dans une montagne nommée Glandasse, proche de
Die, mais non pas sans peine, car c'est la plus rude que j'aie vue en
ma vie ; nous avions de la neige jusqu'aux épaules, et nous
marchâmes tout ce jour-là. Mais enfin Dieu nous fit la grâce d'en
sortir. Nous arrivâmes à Grenoble heureusement ; nous y
séjournâmes sept à huit jours, jusques à ce que nous trouvâmes
des guides.
Nous partîmes tous cinq, avec quatre guides, le trentième de mars. Nous couchâmes dans une métairie ; nous y séjournâmes tout le jour. Le lendemain, les guides nous firent cacher dans une île, proche du pont de Goncelin. Des cavaliers, qui étaient gardes du régiment d'Arnaudfiny, vinrent chasser dans cette île ; ils nous prirent, à la réserve de Monsieur Cassagne et des guides, qui s'en sauvèrent. C'était le 1er avril, à huit heures du matin, 1686.
On nous mena à la Terrasse, où ils nous fouillèrent et nous ôtèrent tout ce que nous avions. On me prit du linge, de l'argent et du papier, qui étaient cousus dans mon corps (corset) ; car, comme on m'avait dépouillée (on ne m'avait laissé que la chemise), on rompit mon corps, et on tira les baleines, croyant qu'il y avait de l'argent caché. On trouva aisément ce papier, où il y avait en écrit quatre-vingts ou nonante passages, que Monsieur Piffard, notre fidèle pasteur, nous avait expliqués dans notre église ; car l'Esprit me disait, dans le temps de notre prospérité, que peut-être on nous ôterait les livres de l'Écriture sainte, et « ces passages seront très propres à te fortifier ».
« DU FOND DE L'ABÎME. » Prière dans une basse-fosse
"Nous te rendons grâces, grand Dieu, Seigneur du ciel et de la terre, de tant de faveurs que tu nous as départies depuis le jour de notre naissance, mais d'une façon plus particulière de ce que tu nous as soutenues et fortifiées par ton bon et saint Esprit, pendant que nos juges ont exercé toutes leurs douceurs et leurs menaces pour nous faire renoncer à la vérité de l'Évangile que tu as planté dans nos cœurs. Mon Dieu, fais comprendre à nos juges qu'un jour ils seront jugés de toi, et que tu rendras à un chacun selon ses œuvres, et que chacun remportera en son corps selon qu'il aura fait, soit bien ou mal...
O Dieu, nous te prions pour tous les rois et princes de la terre, mais principalement pour le roi de France. O Dieu, adoucis son cœur, comme tu fis autrefois, celui d'Assuérus, afin qu'ayant changé de pensée, il nous mette en liberté, et tous ceux qui sont détenus en prison comme nous, et qu'il cesse de persécuter ton Église. Aie pitié de ton Église, vois en quel état elle est depuis si longtemps, sois touché de ses maux, entends nos ennemis qui nous disent : « Où est votre Dieu ? » Les émotions bruyantes de tes entrailles sont-elles retenues en notre endroit ? Réveille-toi, ô Dieu, réveille, dis-je, ta vertu, et pour jamais ne nous délaisses..."
« J'EUS L'HONNEUR D'ÊTRE FOUETTÉE POUR LE NOM DE CHRIST. »
De l'hôpital de la Rapine de Valence, le 20 d'octobre 1687.
J'arrivai le vingt-troisième du mois de mai, à midi. Le soir, La Rapine étant venu, on me traîna et on me battit à coups de pied, à coups de bâton, et avec des soufflets. Et voyant que je souffrais tout, on ne laissa pas de me traîner dans leur chapelle, et les coups ne m'étaient rien au prix de cela. Le neuvième de juin, à deux heures après midi, on m'ôta mes habits et ma chemise, depuis la ceinture en haut, on m'attacha par les mains au plancher, et six personnes, chacune avec une poignée de verges d'une aune de long, et à pleines mains, se lassèrent toutes six sur moi, et me rendirent noire comme le charbon.
Puis on me détacha du plancher, on me fit mettre à genoux au milieu de la cuisine, et on continua à me battre jusqu'à ce que le sang coulât de mes épaules. Le grand Apôtre ne me reprochera pas que je n'aie pas résisté jusqu'au sang, puisque Dieu m'a fait la grâce de surmonter le sang et toute autre chose... On peut dire que je suis ici comme dans l'enfer. Dieu veuille m'en tirer par son bras puissant.
'Que mon corps pourrisse tant qu'il vous plaira, vous ne pouvez rien à mon âme, et pourvu que mon âme soit à Dieu, cela me suffit.' Blanche Gamond, qui répond ainsi en 1685 à ses tortionnaires, a tout juste 21 ans. Depuis 1683, six compagnies de dragons se sont installées dans sa ville à Saint-Paul-Trois-Châteaux ; tout est permis pour 'convertir' les protestants: intimidations, pillages et maltraitances.
Blanche est emprisonnée, et torturée à l'hôpital de Valence pour sa fidélité à l'Évangile. Elle résistera pendant 18 longs mois dans des conditions épouvantables; à un évêque qui lui reprochait de lire l'Évangile, elle répliqua: 'Prouvez-moi un passage de l'Écriture qu'il soit défendu aux femmes et aux filles de la lire; et moi au contraire je vous prouverai qu'il nous est commandé.'
Sa sérénité sous la torture, sa foi inébranlable dans un Dieu de bonté, sa conscience et ses valeurs en font un exemple de résistance féminine à l'injustice et à la violence d'une grande modernité.
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